La diva Hnifa : D’Amizour à Azeffoun ?

Par : Azzeddine Aoulmi

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Hnifa : le symbole de la chanson kabyle féminine

C’est indéniablement à la famille parraine d’Aghrib (Azeffoun) que Hnifa, le symbole de la chanson kabyle féminine, a pu briser les chaînes d’assujettissement imposées par sa famille natale de Beni Djellil, se localisant dans la région d’Amizour, probablement conservatrice plutôt que tolérante. Cependant, aujourd’hui encore on retrace la vie de Hnifa (voir le documentaire sur Youtube) tout en brûlant son identité ancestrale et sa biographie occulte qu’elle fuyait involontairement, jadis, pour des raisons plus ou moins plausibles. Entre-temps, un questionnement objectif s’impose : l’ancienne diva Hnifa est-t-elle réellement native d’Aghrib ? À mon avis, une relecture sociologique de l’histoire prime, puisque la réalité est beaucoup plus complexe. Ainsi, d’autres paramètres imprégnés du système de l’éducation arabo-islamiste y faisaient de telle sorte que l’état était morbide, et que certains politicards n’admettaient pas l’aspect juridique nuançant l’appartenance (le lien du sang) qu’elle n’a pas choisie, et l’affiliation légiférée par des contraintes du temps, au niveau de l’APC d’Aghrib : et ce sont les deux concepts que l’on explicitait noir sur blanc dans les cours.

Remarquons d’entrée de jeu que les résultats d’une petite recherche numérique effectuée, via le navigateur google, démontre que le village Ighil Mhenni (Aghrib – Azeffoun) est bien le berceau à la fois d’appartenance et d’affiliation de Hnifa que ne l’est le village Aghbala/Iarichen (Beni Djelil – Amizour). Dans cette mesure, le 01 janvier 2015, Google rapporte « environ 1 39 000 résultats » pour les mots clés « Hnifa ET Ighil Mhenni » et « environ 12 100 résultats » pour les mots clés « Hnifa ET Aghbala ». À la longue, cela devenait concrètement un sacré effet de mode.

D’apparence, quiconque, que ce soit une personne indigène ou allogène, pourrait bien qualifier sociologiquement la région d’Amacine de paradoxale. Dans ce contexte, comment se faisait-t-il que Lbachir Amellah était capable d’imposer publiquement son mode de vie et de repenser librement ses modalités sociales, au travers de ses œuvres lyriques hors du commun (1856-1931), tandis que Hnifa, quant à elle, n’arrivait pas à y mettre en exergue sa verve artistique pétillante, exception faite des fêtes familiales auxquelles elle participait ? C’est parce que cela s’inscrivait-il probablement dans un moule arabo-islamiste tout à fait patriarcal ? Dans le fonds, j’estime que le même sort s’applique pour les deux cas, sauf que Si Lbacir Amellah réussissait difficilement, tout en mettant sa vie en péril, à s’imposer à l’intérieur même de sa région, et Hnifa à l’extérieur du périmètre ancestral : la religion et certaines traditions banales considéraient toute tendance artistique comme un scandal social ou, pis encore, un relâchement des mœurs. Cela reflétait alors un fait plus qu’une opinion personnelle.

De même, étant donné son appartenance inévitable à cette région ancestrale, qui est aussi celle de l’éminent sociologue universel Abdelmalek Sayad, elle a puisé vraisemblablement du patrimoine poétique et artistique de ce chantre et poète du 19e siècle. Dans cette optique, son second divorce à At Djellil s’est soldé, réellement et effectivement, par un troisième mariage au village voisin Ait Ounir, à Imellahen, et ce, avec un certain Lbachir Mekhnache (Lbacir Umexnac) : et c’est bien la famille qui m’était personnellement proche. La beauté de Hnifa n’était pas le seul et l’unique trait saillant qui lui était associée, dans la mesure où sa maîtrise du verbe et du chant kabyle lui valait d’attirer, du premier coup, l’attention des femmes d’entourage avec lesquelles elle avait la coutume de chanter lors des fêtes familiales, dans les villages. Ceci dit, on retrouve des poèmes témoins, de Hnifa, que nos vieilles mères et grands-mères récitent encore, tels que : 

Asmi ay lliɣ ɣer Umexnac (1)       

Ṛṛwiɣ lebsa n ccac                         

Asmi ay lliɣ ɣer Lbacir                   

Ṛṛwiɣ lebsa n leḥrir …                

Traduction de la strophe du poème :

Ayant été chez Mekhnache (1)

Je portais de jolis foulards

Quand j’étais chez Lbachir

Mes vêtements étaient de soie …

Bien qu’une strophe ou plus manquent au poème (que les lecteurs de la région pourraient compléter), et même si la durée de sa vie conjugale n’avait pas duré aussi longtemps à Imellahen, son passage y était quand même considérablement gravé dans les mémoires de ses habitants. De nos jours encore, ceux-ci témoignaient de son style de vie privée, dans le sens où Hnifa ne s’entendait pas avec sa belle-famille, notamment avec son beau-père Arezki Mekhnache. Sinon, sa relation affective avec son époux s’était plutôt avérée bonne.

Outre les poèmes interdits qu’elle composait, des chansons publiées, bien après sa fugue du Sidi Aich(2) vers Azeffoun, faisaient nettement référence à son village natal Iaarichen / Aghbala, de même qu’à son vécu avant de quitter les lieux, mais pas pour de bon, puisqu’elle y rendait visites dans la limite du possible : parmi lesquelles, on évoquait plus souvent celle qu’elle avait effectuée une fois que son vieil père agonisait, mais sous l’escorte des agents de la Gendarmerie.

Quoi que l’on dise, tant elle souffrait de la tyrannie d’un père, lui aussi, longuement martyrisé durant la guerre de libération. Exposée incessamment à l’insécurité et l’isolement, mariée de force et contre son gré à un vieillard aux environs de Sidi Aich, elle devait alors se rebeller, s’exiler et s’identifier autrement pour échapper tout simplement à la traque familiale d’une part, et à la misère matrimoniale d’une autre part.

Qui plus est, quand on réfère aux objections éparses dressées par ses proches du village Aghbala (At Djelil – Amizour), sa famille d’adoption d’Azeffoun s’enferme souvent dans un mutisme total. C’est le cas de l’émission « S ɣur-i ɣur-wen » de la chaîne II, en 2010, où un cousin de Hnifa d’At Djellil intervenait et mettait en évidence l’appartenance ancestrale de cette dernière, mais sans arguments convaincants par les auditeurs de la localité d’accueil de cette grande dame d’honneur. Aussi, si vous analysez minutieusement tous les commentaires et les témoignages, d’une valeur considérable, posés au texte biographique paru dans le site web cité ci-dessous « Akbou.net », vous réaliserez que l’argumentaire provenant de la part de prétendants d’Azeffoun n’est nullement consistant.

À la fin des années 1970, ayant été dans des circonstances défavorables en France, Hnifa Laachi était secourue par un homme d’un certain village Bouaadni (juste après Asif Umasin) dans les parages d’At Djellil, il s’agissait précisément de Hadi Abdelaziz qui est encore en vie, âgé de 100 ans : celui-ci l’avait accueillie et hébergée dans son domicile familial, à Noisy-Le-Sec dans le 93, pendant près de deux ans. Et c’était bel et bien un témoignage qui date de 1981, d’après Abdellah Hamouche du village Tagma nat Uheddad, dans la région d’Amacine.

Un autre témoignage de Kamal Hammadi révélait que suite au décès de la poétesse, une collecte d’argent était organisée en vue de transférer sa dépouille vers Alger. Là aussi, l’intervention d’un certain Mehmoud SAADI, connu sous le nom de Mahmoud n Amar, du village Tifritine (toujours dans la région d’Amacine), qui détenait alors un restaurant en France, se voulait une contribution d’une importance majeure, et ce, par « un chèque en blanc » en faveur dudit transfert de la défunte. (voir et écouter le témoignage de Kamal Hemmadi, vers la fin de la vidéo « Hnifa, une vie brûlée »).

Par la suite, le grand jour de l’enterrement était venu, au cimitière d’El Alia à Alger, pour mettre à nu en public les racontars de tous ces documentaires en mode tromperie que l’on rencontrait sur Youtube : le registreur demandait une personne proche de la défunte dame, cependant l’expression du lien du sang ou, au moins gestuelle, était alors muette ! Excepté le mensonge protecteur inventé par Abdenour Abdeslam, se faisant passer pour un fils adopté de Hnifa Laachi, rien que pour sa tombe bénéficierait d’une portion du terrain à long terme. Il s’agissait alors d’une autre preuve éclatante que l’appartenance ancestrale de Hnifa à la région d’Aghrib relevait indubitablement du royaume de la chimère. (voir et écouter le témoignage du militant kabyle Abdennour Abdeslam, vers la fin de la vidéo « Reportage inédit sur Hnifa »).

En définitif, le dossier de naissance original de l’illustre chanteuse Hnifa Laachi, qui sert de pièce à conviction, existe encore au niveau de l’état civil d’At Djellil (Amizour) : celui-ci devrait être rendu public par les siens, sur la base d’une biographie authentique et irréfutable ébranlant la certitude. Et, à mon sens, si un tout petit ravin sépare physiquement Lbachir Amellah et Hnifa (les deux monuments emblématiques de l’identité kabyle), nous les kabyles aujourd’hui ne devrions, en aucune manière, fonder notre État sur des faux fossés sociologiques : une relecture objective de notre histoire serait un atout d’envergure au développement positif de toute la Kabylie. Certainement, l’implication de nos sociologues et historiens en serait une importante pierre d’assise.


(1) Mekhnache est un nom de famille du village Ait Ounir (Imellahen), à quelques encablures d’At Djellil.

(2) Il y avait une hypothèse, provenant d’un cousin direct de Hnifa Laachi, qui indiquait que cette fugue était orchestrée et soutenue par l’intérmédiaire de l’émérite artiste de cette localité de la Soummam, en l’occurrence Zerrouk Allaoua.


Sources consultées :

  1. Hnifa : La vie d’errance. Akbou.net <http://www.akbou.net/decalage/20-hnifa-la-vie-derrance.html> (consulté le 01 janvier 2015).
  2. H’Nifa et Zohra telles que je les ai connues. La Dépêche de Kabylie <http://www.depechedekabylie.com/cuture/105856-hnifa-et-zohra-telles-que-je-les-ai-connues.html> (consulté le 01 janvier 2015).
  3. Hnifa, une vie brûlée. Kabyloscope. <https://www.youtube.com/watch?v=90HbJEANZJY> (consulté le 01 janvier 2015).
  4. Reportage inédit sur Hnifa. Belmedia Hocine Bellahdjel <https://www.youtube.com/watch?v=e2jN4-NwLdA> (consulté le 01 janvier 2015).
Imellahen : À la lisière d'At Djellil
Imellahen : À la lisière d’At Djellil
Village At Ounir - Amacine
Village At Ounir – Imellahen, Amacine
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2 réflexions sur « La diva Hnifa : D’Amizour à Azeffoun ? »

  1. .
    Premiérement, ça n’a pas d’importance où H’nifa est née. Elle était chanteuse kabyle, c’est suffisant. Mais s’il faut insister, elle était bel et bien d’Ighil-Mehni (et non Ighil Mhenni comme le disent et l’écrivent ceux qui ne connaissent pas la région.) Comment je le sais ? Son père était un ami de mon père et venait souvent chez nous dans notre village tout proche d’Ighil Mehni et du village Kanis d’où elle s’est enfuie pour échapper à son mari qui la maltraitait. Ça fait très longtemps, mais je suis assez vieux pour me rappeler. Je n’ai jamais vu Hnifa elle-même, mais je me rappelle bien son père discutant avec mon père et parlant d’elle et de ses problèmes avec son mari, un truand du village Kanis, à Azeffoun. Plus tard ce mari a été tué par l’armée ou la gendarmerie française dans le maquis comme un bandit, pas moudjahid, et elle a fait une chanson sur lui : « Loukan d’argaz ay thellidh, ats-eddoudh d’wath oukertouche… » (Si tu étais un homme, tu aurais rejoint ceux qui manient les cartouches, c’est à dire le FLN.)

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